« En avril 2006, sur le site internet de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA), je suis tombée sur un reportage tourné à Beyrouth en 1984.
Les journalistes interrogeaient les habitants d’une rue située à proximité de la ligne de démarcation, qui coupait la ville en deux. Une femme, bloquée par les bombardements dans l’entrée de son appartement, a dit une phrase qui m’a bouleversée : ‘Vous savez, je pense qu’on est quand même, peut-être, plus ou moins, en sécurité, ici.’
Cette femme, c’était ma grand-mère. »
À l’heure où les murs de Beyrouth reprennent la parole, Zeina Abirached revient sur l’histoire de son premier roman graphique, et du graffiti qui en a inspiré le titre, dans cette nouvelle édition augmentée d’un texte illustré.
Mouton reprend la trame d’un court métrage d’animation produit aux Arts décoratifs de Paris, et sélectionné dans de nombreux festivals internationaux.
Quel enfant n’a pas un jour bataillé contre sa propre chevelure, ou subit les ravages d’un coiffeur sadique ? Avec humour et tendresse, Zeina Abirached décrit une lutte engagée dès sa plus tendre enfance pour domestiquer la bouillonnante masse bouclée qui encadre son visage.
L’épreuve du shampooing, de la brosse, des ciseaux maladroits du coiffeur… Ruban, turban, chapeau : la petite fille tente toutes les stratégies pour rendre plus discret cet affreux mouton qui a élu domicile sur sa tête !
À la manière du Je me souviens de Perec, Zeina Abirached évoque des scènes de son enfance et de son adolescence à Beyrouth, dans un Liban en guerre, jusqu’à son départ pour Paris en 2006.
Si, dans cette mosaïque de souvenirs, la mémoire est marquée par la peur constante, les privations et la dureté de la vie, elle est aussi celle des moments heureux où l’on arrive à oublier la guerre. Par un constant décalage du regard vers ce qui permet de continuer à vivre, Zeina Abirached mêle au récit des difficultés du quotidien celui des jeux de l’enfance, évoquant avec humour la cueillette d’éclats d’obus par son petit frère, ou le sadisme d’un coiffeur qui l’amocha durant toute son adolescence.
On retrouve dans Je me souviens la tension, caractéristique de l’œuvre de Zeina Abirached, entre un dehors hostile où la guerre fait rage et l’espace familier d’une intimité protectrice. Ce quatrième opus est sans doute celui qui s’ouvre le plus vers le monde extérieur, la distance et l’humour créant de salutaires espaces de liberté.
Le livre est né d’une performance réalisée à Beyrouth en avril 2009 : en direct et en public, Jacques Jouet a écrit et Zeina Abirached illustré, durant 24 heures reparties en 3 jours, 24 épisodes du roman-feuilleton potentiellement infini Mek-Ouyes.
Les deux auteurs ont mélé leurs univers : Agatha de Win’theuil, présidente du gouvernement du Monde-Mondes, devenant pour l’occasion Agatha de Beyrouth, va rencontrer deux des habitants du 38 rue Youssef Semaani : Choucri, le chauffeur de taxi, et Ernest Chalita, le professeur de lettres. L’intrigue a pour cadre la Maison Jaune, haut lieu historique situé sur l’ancienne ligne de démarcation entre Beyrouth Est et Ouest.
Texte et dessin se répondent dans ce livre au ton enlevé, où la cocasserie des situations domine, même si les cicatrices d’un ville martyrisée par la guerre affleurent.
« En avril dernier, sur le site de l’INA, qui venait de mettre ses archives en ligne, je suis tombée sur un reportage sur Beyrouth en 1984. Les journalistes interviewaient les habitants d’une rue située sur la ligne de démarcation. Bloquée à cause des bombardements dans l’entrée de son appartement – l’entrée était souvent la pièce la plus sûre car la moins exposée –, une femme au regard angoissé dit une phrase qui m’a donné la chair de poule. Cette femme, c’était ma grand-mère. J’étais à Paris et tout d’un coup, sur l’écran de mon ordinateur, ma grand-mère faisait irruption et m’offrait un bout de notre mémoire. Ça m’a bouleversée, je me suis dit que c’était peut-être le moment d’écrire enfin le récit qui me travaillait depuis un moment déjà.
“Je pense, qu’on est quand même, peut-être, plus ou moins, en sécurité ici.” C’est la phrase qu’a dit ma grand-mère en 1984.
C’est une phrase qui s’interroge sur la notion d’espace et de territorialité. C’est une phrase qui résume la raison pour laquelle beaucoup d’habitants sont restés « chez eux » malgré le danger.
C’est aussi la première phrase mon futur album.
Nous sommes à Beyrouth, dans les années 80, au 38 de la rue Youssef Semaani, et plus précisément, dans l’entrée de l’appartement du premier étage.
Comme c’est la pièce la plus sûre de la maison – et donc de l’immeuble, puisque l’appartement est au premier étage – tous les voisins sont là aussi.
Dans cette entrée il y a l’histoire de chacun des personnages, l’histoire qu’ils ont en commun, celle du microcosme qu’ils forment et l’histoire de la moitié de ville que Beyrouth était devenue.
Dans cette entrée, il y a aussi une tenture.
Dans cet intérieur exigu où elle est présente d’abord en toile de fond, elle matérialise petit à petit la guerre qui fait rage à l’extérieur.
Cette tenture est le fil conducteur de l’histoire que je raconte. »
Catharsis emprunte les mots et les visions d’une fillette qui a pour terrain de jeu un petit bout de rue, avec ses habitants, ses commerces intrigants…
Pour elle, la guerre est cette réalité toute proche, et cependant presque invisible, que seuls matérialisent les bruits de coups de feu qui lui parviennent depuis l’autre coté de la ville, au-delà du mur qui fait de sa rue une impasse, et marque la fin de son territoire. Subtile évocation du passage de l’univers familier de l’enfance vers le monde des adultes à travers l’espace de la ville, cette courte bande dessinée écrite en 2002 est d’autant plus émouvante qu’elle trouve dans l’actualité récente de douloureux échos.
[Beyrouth] Catharsis est le premier livre d’un projet plus vaste, un travail pluriel sur la mémoire, qui explore différentes manières de retransmettre une expérience intime forte, la guerre du Liban vécue par une enfant. Les formats, l’approche seront délibérément variés au fil des livres, inventant différentes voies pour transmettre les souvenirs et les émotions de l’auteur.
On retrouve l’atmosphère du quartier de [Beyrouth] Catharsis avec 38 rue Youssef Semaani, un livre-objet à la forme inédite, une grande planche pliée sous étui, qui permet de déployer de multiples manières une série de trois fois cinq bandes, consacrées chacune à un habitant d’un immeuble, celui où l’auteur a passé son enfance.
L’extérieur du livre, l’étui, les pages de couvertures, font d’abord découvrir la rue dans son ensemble, puis le jeu des pliages et dépliages conduit le lecteur d’étage en étage à la rencontre de personnages hauts en couleurs, qui forment une communauté sympathique, parfois légèrement conflictuelle, comme le veulent les lois éternelles du voisinage !
Les petites manies de chacun, loufoques et touchantes, sont mises en scène de manière poétique et vivante, grâce aux multiples sens de lecture.